Le crash aérien de Kenge dépasse désormais le seul registre du deuil et de l’enquête technique. Moins de vingt-quatre heures après l’accident, Claudel Lubaya a ouvert un autre front : celui de la responsabilité politique dans la gestion de la sécurité des transports en République démocratique du Congo.
Dans une réaction diffusée après la catastrophe, l’ancien député national s’en prend directement au Vice-Premier ministre, ministre des Transports, Voies de communication et Désenclavement, Jean-Pierre Bemba.
« Depuis l'arrivée de JP Bemba à la tête du ministère des Transports, les drames mortels se succèdent sur les routes, les rails, les lacs, le fleuve et dans les airs, sans que leur récurrence ne conduise à son interpellation sur sa gestion du secteur et sa responsabilité politique. Est-il à ce point protégé qu’il n’ait jamais à répondre de sa gestion ? », réagit Claudel Lubaya.
La charge est politique et doit être comprise comme telle. La succession d’accidents dans un secteur placé sous la tutelle d’un ministre peut légitimement alimenter le contrôle de son action publique, mais elle ne permet pas d’attribuer automatiquement au ministre la cause technique, humaine ou opérationnelle de chaque accident.
Deux questions différentes : déterminer les causes d’un crash ou d’un naufrage relève des enquêtes techniques et judiciaires ; évaluer si les politiques de prévention, de contrôle et de régulation sont suffisantes relève, elle, de la responsabilité politique et du contrôle parlementaire.
Le crash de Kenge comme déclencheur
La réaction de Claudel Lubaya intervient après le crash d’un petit porteur survenu vendredi 25 septembre à Kenge, dans la province du Kwango.
Les autorités provinciales ont revu le bilan à la hausse dans la soirée, faisant état de 17 personnes décédées. Parmi les victimes figurent notamment le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général près la Haute Cour militaire, et le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalayi Tiende, premier président de cette juridiction.
L’appareil revenait d’une mission à Kikwit en direction de Kinshasa lorsqu’il a rencontré des difficultés et s’est écrasé à Kenge. Une équipe d’enquête a été annoncée sur les lieux afin d’établir les circonstances exactes de la catastrophe.
À ce stade, aucune conclusion technique ne permet d’imputer l’accident à une défaillance de supervision du ministère des Transports. L’état de l’appareil, son exploitation, sa maintenance, la coordination du vol, les décisions de l’équipage et les conditions ayant précédé le crash doivent encore être examinés.
Lubaya élargit la critique à l’ensemble du secteur
Claudel Lubaya ne limite cependant pas son interrogation à l’aviation.
En citant successivement les routes, les rails, les lacs, le fleuve et les airs, il cherche à poser la question de la sécurité des transports comme un problème systémique et non comme une succession d’événements isolés.
Cette critique trouve un écho dans plusieurs accidents mortels enregistrés ces dernières années sur les voies routières et navigables du pays.
Quelques jours seulement avant le crash de Kenge, le naufrage du MV MJP sur le lac Tanganyika, au large de Kabimba, avait à nouveau mis en lumière les questions de chargement, de contrôle des embarcations, de manifeste des passagers et de capacité des services de secours.
Dans d’autres provinces, des accidents routiers et des naufrages ont également conduit les autorités à annoncer régulièrement des mesures de contrôle.
Jean-Pierre Bemba dirige les Transports depuis mai 2024
Jean-Pierre Bemba occupe la fonction de Vice-Premier ministre chargé des Transports, Voies de communication et Désenclavement depuis le 28 mai 2024, après avoir dirigé le ministère de la Défense.
Son portefeuille couvre un champ particulièrement étendu : transport routier, navigation fluviale et lacustre, aviation civile, infrastructures et services de transport, régulation, sécurité et coordination de plusieurs établissements et services spécialisés.
Cette étendue signifie aussi que la prévention des accidents ne relève pas d'un acteur unique. Les responsabilités opérationnelles sont réparties entre plusieurs administrations, entreprises publiques, services provinciaux, autorités de régulation, exploitants privés et gestionnaires d’infrastructures.
La question soulevée par Lubaya concerne donc moins une implication personnelle dans chaque accident qu’une interrogation sur l’efficacité du pilotage général de ce système.
Des naufrages avaient déjà provoqué une initiative parlementaire
La formulation selon laquelle Jean-Pierre Bemba n’aurait « jamais » eu à répondre de son secteur mérite néanmoins d’être nuancée.
En mars 2026, le député national Fontaine Mangala avait déposé une question orale avec débat adressée au VPM des Transports précisément sur la récurrence des naufrages en RDC.
Le parlementaire demandait notamment des explications sur les causes des accidents, les contrôles techniques des embarcations, les statistiques disponibles, les dispositifs de sauvetage et les écarts fréquemment constatés entre les manifestes officiels et le nombre réel de personnes transportées.
Le dépôt d’une question parlementaire ne signifie cependant pas qu’une procédure d’interpellation politique ait nécessairement abouti à une mise en cause de la responsabilité du ministre. Il montre néanmoins que la sécurité des transports avait déjà été portée devant la représentation nationale.
Le gouvernement a aussi engagé plusieurs mesures
Le bilan de la gestion du secteur ne peut pas être examiné uniquement à travers les accidents. Plusieurs mesures de prévention ont également été engagées sous la responsabilité du ministère.
En avril 2026, le gouvernement a notamment validé le Plan national de sécurité routière présenté par Jean-Pierre Bemba. Celui-ci vise à réduire de moitié, à l’horizon 2030, le nombre de morts et de blessés liés aux accidents de la route.
Le plan identifie comme facteurs de risque l’état des véhicules, les comportements des conducteurs, le cadre légal et réglementaire ainsi que l’état des infrastructures. Il prévoit entre autres une actualisation du Code de la route, des actions de sensibilisation et un renforcement de la sécurité des infrastructures.
En août, le gouvernement a également lancé une vaste campagne de balisage du fleuve Congo et de la rivière Kasaï afin de signaler les chenaux navigables et les zones dangereuses. La Présidence a présenté cette opération comme un instrument de prévention des accidents sur les voies d’eau.
Après les mesures, la question de leur application
C’est précisément ici que le débat politique peut se déplacer.
L’existence d’un plan, d’une réglementation ou d’une campagne de contrôle ne suffit pas à établir son efficacité. Encore faut-il mesurer son application réelle, la fréquence des inspections, les sanctions prononcées, les moyens accordés aux services compétents et l’évolution des accidents après leur mise en œuvre.
Après le naufrage du MV Merdi sur le lac Kivu en 2024, le ministère avait notamment annoncé le port obligatoire de gilets de sauvetage, des contrôles techniques systématiques, l’interdiction de certaines navigations nocturnes et le renforcement des inspections.
La répétition de nouveaux naufrages conduit donc nécessairement à s’interroger sur le respect effectif de ces prescriptions et sur la capacité des administrations à les faire appliquer jusque dans les ports secondaires et sur les liaisons les plus éloignées.
Responsabilité politique ne signifie pas culpabilité dans les accidents
La distinction est essentielle dans la polémique ouverte par Claudel Lubaya.
Un ministre peut être interrogé politiquement sur l’état d’un secteur dont il assure la supervision sans être considéré comme l’auteur ou la cause directe des accidents qui s’y produisent.
La responsabilité technique du crash de Kenge devra être établie à partir des faits : état de l’aéronef, documents de navigabilité, maintenance, organisation du vol, communications de l’équipage et autres éléments que recueilleront les enquêteurs.
La responsabilité politique, elle, porte sur d’autres questions : les contrôles étaient-ils suffisamment rigoureux ? Les services de régulation disposent-ils des moyens nécessaires ? Les recommandations formulées après de précédents accidents ont-elles été appliquées ? Les sanctions en cas de manquement sont-elles effectives ?
Ce sont ces questions que le Parlement pourrait poser au ministre sans préjuger des conclusions des enquêtes sur les accidents eux-mêmes.
« Est-il à ce point protégé ? » : une accusation qui demande des faits
Claudel Lubaya va plus loin en demandant si Jean-Pierre Bemba serait « à ce point protégé » qu’il n’aurait jamais à répondre de sa gestion.
Cette interrogation constitue une appréciation politique du responsable de l’opposition. Aucun élément présenté dans sa déclaration ne démontre en lui-même l’existence d’une protection particulière empêchant un contrôle du ministre.
Jean-Pierre Bemba a d’ailleurs déjà comparu devant l’Assemblée nationale sur d’autres dossiers relevant de son portefeuille, notamment en juin 2026 à propos du permis de conduire biométrique.
La question pertinente devient donc plus précise : le contrôle parlementaire exercé jusqu’ici sur la sécurité des transports est-il suffisamment approfondi au regard du nombre et de la gravité des accidents enregistrés ?
Le crash de Kenge pourrait relancer le contrôle parlementaire
Les enquêtes ouvertes après la catastrophe devront d’abord déterminer ce qui s’est passé vendredi dans le ciel du Kwango.
Mais leurs résultats pourraient également alimenter un débat plus large sur la surveillance de l’aviation civile congolaise : conformité des compagnies et aéronefs, suivi des certificats, coordination des vols, maintenance, infrastructures d’urgence et efficacité des inspections.
Si les parlementaires choisissent de se saisir du dossier, Jean-Pierre Bemba pourrait être appelé à présenter l’état des mesures prises par son ministère dans ces différents domaines.
Une telle audition ne constituerait pas, en elle-même, une condamnation de sa gestion. Elle relèverait du rôle normal de contrôle de l’exécutif par le Parlement.
Au-delà de Bemba, une question institutionnelle
La polémique ouverte par Claudel Lubaya pose finalement une question qui dépasse la personne du ministre : comment la RDC tire-t-elle les leçons de ses accidents de transport ?
Après chaque drame, des enquêtes, mesures d’urgence, suspensions ou nouvelles réglementations sont régulièrement annoncées. L’enjeu consiste à savoir si les recommandations sont ensuite suivies et si les mêmes défaillances disparaissent réellement.
La publication d’enquêtes techniques, de statistiques consolidées sur les accidents et d’indicateurs de contrôle permettrait également d’évaluer plus objectivement les résultats de l’action publique.
Le crash de Kenge impose d’abord de respecter le temps de l’enquête et celui du deuil. Mais la question de la sécurité du système de transport, elle, ne disparaîtra pas avec l’identification des causes du seul accident.
C’est sur ce terrain que la sortie de Claudel Lubaya prend sa dimension politique : demander non seulement pourquoi les drames se produisent, mais aussi comment les institutions rendent compte des mesures prises pour éviter qu’ils se répètent.



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