Au-delà du deuil national provoqué par le crash aérien de Kenge, des interrogations commencent à émerger sur la mission qu’effectuaient les deux plus hauts responsables de la justice militaire congolaise avant leur décès.
Arlette Odia, avocate et responsable politique, a réagi à la disparition du lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay Tiende, premier président de la Haute Cour militaire, et du lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des FARDC près cette juridiction.
Dans sa déclaration, elle commence par rendre hommage aux deux magistrats, qu’elle dit avoir personnellement connus et dont elle salue le parcours professionnel.
« René Likulia et Joseph Mutombo exerçaient leur métier avec dévouement et exemplarité », écrit-elle, estimant qu’ils accomplissaient leurs fonctions « à la satisfaction des justiciables ».
Elle transforme ensuite son hommage en une série d’interrogations sur les missions confiées aux deux officiers généraux et, plus largement, sur la protection des magistrats appelés à intervenir dans des dossiers sensibles.
Prudence nécessaire : Arlette Odia soulève plusieurs hypothèses et questions politiques. Elles ne constituent pas des conclusions d’enquête. Les FARDC et la Présidence ont annoncé des investigations destinées à déterminer les circonstances et les causes exactes du crash de Kenge.
Pourquoi deux officiers généraux pour une mission à Kikwit ?
L’une des principales interrogations d’Arlette Odia concerne la composition de la délégation envoyée à Kikwit.
« Est-ce pour une mission de service aller-retour à Kikwit, le ministre devait déplacer des officiers généraux ? Pourquoi pas des officiers supérieurs ou des officiers subalternes ? », demande-t-elle.
La question vise directement la décision administrative ayant conduit Joseph Mutombo Katalay et Lucien-René Likulia à participer à cette mission.
Un ordre de mission du ministère de la Défense nationale, daté du 19 août 2026 et consulté par plusieurs médias ainsi que par l’Agence congolaise de presse, mentionne effectivement les deux hauts magistrats parmi une délégation chargée d’effectuer une mission de six jours sur l’axe Kinshasa-Kikwit.
Le document confirme donc leur présence officielle dans la mission. En revanche, les éléments rendus publics jusqu’ici ne permettent pas d’établir que leur participation était inutile, comme l’affirme Arlette Odia, ni de déterminer pourquoi leurs fonctions précises exigeaient ou non leur déplacement personnel.
Deux responsables au sommet de la justice militaire
La disparition simultanée de Joseph Mutombo Katalay et Lucien-René Likulia prend une dimension particulière en raison des fonctions qu’ils occupaient.
Joseph Mutombo était premier président de la Haute Cour militaire, tandis que Lucien-René Likulia dirigeait le ministère public militaire en qualité d’auditeur général près cette juridiction.
Le premier était donc à la tête de la plus haute juridiction militaire du pays ; le second dirigeait l’organe de poursuite placé auprès de cette même juridiction.
Ils occupaient également des responsabilités au sein du Conseil supérieur de la magistrature. Leur disparition simultanée constitue ainsi une perte importante pour l’organisation de la justice militaire et pour le pouvoir judiciaire.
Arlette Odia critique aussi l’exposition des magistrats aux dossiers politiques
Dans son message, Arlette Odia ne limite pas sa critique au déplacement à Kikwit.
Elle reproche aux autorités d’avoir, selon ses propres termes, « encombré » les deux magistrats de « procès politiques » et de missions de service qu’elle qualifie d’inutiles.
Cette appréciation relève de son analyse politique. Plusieurs dossiers traités ces dernières années devant les juridictions militaires ont effectivement concerné des personnalités politiques de premier plan, mais la qualification de « procès politiques » est contestée et ne constitue pas une qualification juridique établie.
La Haute Cour militaire a notamment été appelée à connaître d’affaires à forte dimension politique et sécuritaire. Cela découle aussi des compétences qui lui sont attribuées par l’organisation judiciaire militaire.
Elle remonte jusqu’au procès des « 100 jours »
Arlette Odia élargit ensuite son interrogation à l’histoire récente de la magistrature congolaise.
« Depuis 2019 avec le procès 100 jours, jusqu’à ce jour, combien de magistrats jugeant les affaires politiques la République n’a-t-elle perdu ? », demande-t-elle.
Cette référence renvoie notamment au décès du juge Raphaël Yanyi Ovungu en mai 2020, alors qu’il présidait le procès dit des « 100 jours » impliquant notamment Vital Kamerhe et ses coaccusés.
À l’époque, son décès avait suscité de nombreuses interrogations. Une autopsie rendue publique par le gouvernement avait conclu à une hémorragie intracrânienne résultant d’un traumatisme cranio-encéphalique et avait également relevé la présence de substances toxiques à une dose présentée comme non létale.
Une enquête judiciaire avait alors été ouverte pour éclaircir les circonstances de sa mort, tandis que la famille contestait certaines conclusions communiquées par les autorités.
« Coïncidences ? Châtiments divins ? Assassinats ? »
Dans la partie la plus sensible de sa réaction, Arlette Odia enchaîne plusieurs questions : « Simples coïncidences ? Châtiments divins ? Assassinats ? »
Ces interrogations ne reposent, dans sa déclaration, sur aucun élément matériel démontrant que le crash de Kenge aurait été provoqué intentionnellement ou qu’il serait lié aux dossiers judiciaires traités par les deux magistrats.
À ce stade, aucune source officielle n’a fait état d’un assassinat, d’un sabotage ou d’un lien entre l’accident et une affaire judiciaire.
Au contraire, le chef de l’État, les FARDC et les autorités judiciaires ont annoncé une enquête destinée précisément à déterminer ce qui a provoqué l’accident.
Toute hypothèse criminelle devrait donc être étayée par les investigations techniques ou judiciaires avant de pouvoir être considérée autrement que comme une interrogation.
Les causes du crash restent à établir
L’appareil transportant la délégation s’est écrasé vendredi 25 septembre à Kenge, dans la province du Kwango, alors qu’il revenait de Kikwit en direction de Kinshasa.
Les premières informations ont fait état de difficultés rencontrées en vol avant la chute de l’avion et de l’incendie qui a suivi.
Mais aucune cause définitive n’a encore été rendue publique.
L’enquête devra notamment établir l’état technique de l’appareil, son historique de maintenance, les conditions du vol, les communications de l’équipage, le déroulement des dernières minutes et les circonstances ayant conduit à la tentative d’atterrissage ou de descente d’urgence à Kenge.
Le président Félix Tshisekedi a demandé une enquête approfondie et les FARDC ont également annoncé avoir diligenté des investigations.
Une question demeure sur l’organisation même de la mission
Indépendamment des causes techniques du crash, les interrogations d’Arlette Odia soulèvent une deuxième question, administrative celle-là : comment cette mission avait-elle été organisée ?
L’ordre de mission permet d’identifier certains membres de la délégation, mais plusieurs éléments restent à documenter publiquement.
Il faudra notamment connaître la nature détaillée des tâches à accomplir à Kikwit, le rôle spécifique assigné au premier président de la Haute Cour militaire et à l’auditeur général, les modalités retenues pour le transport de la délégation et les éventuelles modifications apportées à l’organisation du déplacement.
Ces questions peuvent être examinées séparément de l’enquête sur la cause physique du crash.
Déterminer pourquoi deux hauts magistrats participaient à la même mission ne permet pas, à lui seul, d’expliquer pourquoi l’avion s’est écrasé.
Entre douleur personnelle et charge politique
La réaction d’Arlette Odia comporte enfin une forte dimension personnelle.
« La mort de ces hauts magistrats dont je connais personnellement le mérite m’a brisé en mille morceaux », écrit-elle.
Son message conjugue ainsi trois registres : l’hommage rendu aux disparus, la critique de l’organisation de leur mission et des interrogations plus larges sur les décès de magistrats impliqués dans des affaires politiquement sensibles.
Sur les deux premiers points, le débat peut s’appuyer sur des documents et des décisions administratives qui devront être davantage expliqués.
Sur le troisième, la prudence s’impose : établir l’existence d’un schéma criminel nécessiterait des éléments probants qui ne sont pas disponibles à ce stade.
L’enquête devra répondre aux faits, pas aux rumeurs
Le crash de Kenge intervient dans un contexte où l’émotion provoquée par la perte simultanée de deux hauts magistrats favorise inévitablement les interrogations.
Le défi pour les autorités sera donc de rendre les investigations suffisamment transparentes pour apporter des réponses vérifiables aux familles, au pouvoir judiciaire et à l’opinion publique.
La publication des principales conclusions techniques, l’explication de l’organisation du vol et la clarification du déroulement de la mission pourraient contribuer à réduire les spéculations.
Pour l’heure, la seule certitude demeure celle du drame : Joseph Mutombo Katalay Tiende et Lucien-René Likulia Bakumi ont péri avec plusieurs autres membres de leur délégation et de l’équipage en revenant d’une mission officielle à Kikwit.
Les questions soulevées par Arlette Odia rejoignent désormais celles auxquelles les enquêtes devront répondre, mais elles ne peuvent en anticiper les conclusions.



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