Le détroit d’Ormuz est devenu bien davantage qu’un passage maritime disputé entre l’Iran et les États-Unis. Téhéran en fait désormais l’une des principales cartes de son rapport de force avec Washington. En conditionnant le retour à une circulation normale au respect d’engagements économiques et militaires, les dirigeants iraniens cherchent à lier directement la sécurité énergétique mondiale à l’issue des négociations avec les États-Unis.


Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien et principal négociateur de Téhéran, a réaffirmé que le détroit ne retrouverait pas un fonctionnement normal tant que Washington n’aurait pas exécuté les engagements que l’Iran considère comme prévus par le mémorandum conclu en juin.


Parmi les demandes régulièrement énumérées par les responsables iraniens figurent la levée de ce que Téhéran décrit comme le blocus américain de ses ports, la suppression ou la suspension de sanctions touchant ses exportations pétrolières, le déblocage de ses avoirs à l’étranger ainsi que la fin des menaces et opérations militaires.


D’autres responsables iraniens ont également évoqué plus récemment la non-ingérence américaine dans les affaires intérieures du pays et la cessation des hostilités comme conditions d’une reprise durable des discussions.


Un accord de juin devenu le cœur de la confrontation


Le différend actuel renvoie au mémorandum d’entente conclu le 17 juin entre les États-Unis et l’Iran après plusieurs mois de conflit. Le texte devait ouvrir une période transitoire avant la négociation d’un accord plus large, notamment sur le programme nucléaire iranien.


Dans le dispositif négocié, Washington devait notamment lever son blocus maritime, accorder des dérogations permettant à Téhéran d’exporter du pétrole et rendre disponibles des fonds iraniens gelés ou soumis à restrictions. L’Iran devait parallèlement faciliter la circulation commerciale dans le détroit et respecter plusieurs engagements militaires et nucléaires.


Le compromis n’a toutefois pas résisté longtemps aux divergences sur son interprétation. Donald Trump a déclaré début juillet que l’accord était terminé. Quelques jours plus tard, le ministère iranien des Affaires étrangères l’a déclaré suspendu.


L’enjeu : l’Iran considère aujourd’hui que certaines dispositions du mémorandum doivent être exécutées avant toute nouvelle négociation. Washington ne partage pas cette lecture et continue notamment d’appliquer un dispositif de pression sur les ports et les exportations iraniennes.


Le détroit n’est pas totalement fermé


Le vocabulaire employé par les autorités iraniennes mérite toutefois une précision. Lorsque Téhéran affirme que le détroit restera « fermé », cela ne signifie pas qu’aucun navire ne le traverse.


Le trafic commercial demeure fortement perturbé et très inférieur aux niveaux habituels, mais des passages continuent d’être observés. Des données de suivi maritime compilées mi-septembre faisaient par exemple état de seulement quelques navires marchands par jour certains jours, très loin des niveaux enregistrés avant la crise.


Washington présente d’ailleurs une réalité différente. La Maison-Blanche affirme que les forces américaines assurent le passage de nombreux navires et soutient que l’Iran ne contrôle plus effectivement l’ensemble de la navigation dans le détroit. Téhéran revendique au contraire un droit de supervision sur les mouvements qui traversent la zone.


Cette divergence dépasse la communication politique : elle porte directement sur la question de savoir qui fixe les conditions de navigation dans l’un des détroits les plus stratégiques au monde.


Pourquoi Ormuz donne à Téhéran un puissant moyen de pression


Avant la guerre, environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié échangés dans le monde transitait par le détroit d’Ormuz. La moindre perturbation dans ce couloir maritime peut donc rapidement se répercuter sur les prix de l’énergie, le coût du transport et l’économie de nombreux pays importateurs.


Cette vulnérabilité donne à Téhéran un levier que ses seules capacités économiques ne lui offriraient pas. En maintenant l’incertitude autour de la navigation, l’Iran peut faire peser le coût de son confrontation avec Washington bien au-delà des frontières du Golfe.


Ces dernières semaines, les perturbations du trafic à Ormuz ont contribué à maintenir les marchés énergétiques sous forte tension. La baisse du nombre de navires traversant le détroit intervient également dans un contexte d’instabilité autour de Bab el-Mandeb, autre passage crucial pour le commerce maritime mondial.


Les pays du Golfe pris entre sécurité et économie


La prolongation de la crise place également les monarchies du Golfe dans une position difficile. Plusieurs de ces États dépendent directement des voies maritimes régionales pour exporter leur pétrole et leur gaz, mais cherchent parallèlement à éviter une confrontation militaire encore plus large avec l’Iran.


Des discussions entre Téhéran et les pays du Golfe sur un dispositif de navigation temporaire ont été envisagées à Oman, avant d’être reportées dans un contexte de nouvelles tensions régionales.


L’Iran et Oman ont par ailleurs travaillé sur l’idée d’un nouveau corridor maritime passant par leurs zones respectives. Mais un tel mécanisme ne peut fonctionner durablement sans compromis sur les conditions politiques et militaires entourant la navigation.


Téhéran lie désormais économie, sécurité et diplomatie


La stratégie iranienne apparaît ainsi clairement : éviter de négocier séparément les différents dossiers.


Pour Téhéran, le déblocage des avoirs, les sanctions pétrolières, les opérations militaires américaines et la liberté de navigation ne sont plus des questions indépendantes. Elles doivent avancer ensemble dans le cadre d’un règlement global.


Cette approche accroît cependant la difficulté d’un compromis. Washington peut être disposé à discuter de certains mécanismes de désescalade maritime tout en refusant de lever immédiatement l’ensemble de ses sanctions ou de renoncer à sa présence militaire dans la région.


La Maison-Blanche affirme de son côté que son dispositif naval empêche l’Iran de contrôler entièrement le détroit et considère les restrictions imposées aux exportations iraniennes comme un instrument de pression légitime.


Une porte diplomatique reste entrouverte


Malgré la dureté des déclarations, Téhéran ne ferme pas totalement la voie diplomatique. Mohsen Rezaei, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, a récemment indiqué que des conditions avaient été transmises à Washington, notamment par l’intermédiaire du Qatar, pour permettre une reprise des discussions.


L’Iran affirme également être disposé à revenir à une logique d’apaisement si les engagements conclus en juin sont respectés.


La Chine pousse elle aussi les deux parties à reprendre les consultations. Pékin, grand importateur d’énergie du Golfe, a appelé ces derniers jours Washington et Téhéran à faire preuve de retenue et à restaurer les conditions permettant de sécuriser la navigation dans le détroit.


Ormuz, désormais au centre de toute négociation


Le différend montre finalement à quel point le dossier du détroit d’Ormuz est devenu indissociable de l’affrontement stratégique entre les États-Unis et l’Iran.


Pour Washington, la liberté de navigation dans cette voie internationale doit être garantie indépendamment des revendications iraniennes. Pour Téhéran, la circulation maritime ne peut être dissociée des sanctions, du blocus de ses ports et de la pression militaire américaine.


Cette opposition transforme Ormuz en monnaie d’échange diplomatique autant qu’en zone de confrontation militaire.


La question n’est donc plus uniquement de savoir quand le trafic retrouvera son niveau normal. Elle est de déterminer quelles concessions politiques, économiques et sécuritaires seront nécessaires pour y parvenir. Tant que les États-Unis et l’Iran continueront d’interpréter différemment l’accord de juin, le détroit restera l’un des principaux points de pression du conflit — avec des conséquences qui dépassent largement les deux pays.