Le mot « inclusif » fait désormais consensus dans les discours, mais sa définition divise profondément la classe politique congolaise. Bruno Tshibala vient de le rappeler en défendant un Dialogue national auquel participeraient, selon sa formule, « tous les protagonistes sans exclusive ». À mesure que le processus lancé par Félix Tshisekedi entre dans sa phase préparatoire, la question de la composition de la table devient ainsi l’un des principaux enjeux politiques.


« Ce qui est demandé et ce qui est salutaire, c'est un Dialogue réellement inclusif impliquant tous les protagonistes sans exclusive pour mettre fin à la crise qui a trop duré », affirme Bruno Tshibala.


La déclaration de l’ancien Premier ministre ne constitue pas une rupture avec ses positions précédentes. Depuis plusieurs mois, il défend l’idée qu’un règlement durable de la crise politique et sécuritaire doit passer par un cadre négocié suffisamment large pour obtenir l’adhésion des principales forces concernées.


Une position constante depuis plusieurs mois


En février 2026, Bruno Tshibala déclarait déjà que le « dialogue inclusif national n’est pas un cadeau ». Il rejetait alors l’idée d’un processus défini unilatéralement et demandait que ses contours, son lieu, ses modalités de fonctionnement et ses conditions soient acceptés par les différentes forces politiques et sociales.


En mai, l’ancien chef du gouvernement avait de nouveau lié la sortie de crise à un Dialogue national inclusif, notamment au moment où le débat sur une éventuelle révision constitutionnelle prenait de l’ampleur. Il proposait que les réformes institutionnelles sensibles soient examinées dans ce cadre plutôt que décidées exclusivement par les institutions ou la majorité.


Sur la situation dans l’Est, Tshibala avait également soutenu qu’un dialogue associant les protagonistes congolais, avec un rôle de médiation confié à la CENCO, pouvait contribuer à créer les conditions d’une désescalade politique et sécuritaire.


Le point de rupture : tout le monde ou presque affirme aujourd’hui vouloir un dialogue « inclusif ». Le désaccord porte désormais sur le sens concret de cette inclusivité : quelles forces doivent participer, quelles exclusions sont légitimes et qui doit fixer ces règles ?


Le processus présidentiel prévoit déjà des exclusions


Félix Tshisekedi a officiellement lancé, fin août, le « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». Le chef de l’État a annoncé un processus devant commencer par des consultations dans les 26 provinces avant une phase nationale à Kinshasa.


Dans son adresse, le Président de la République a cependant fixé une limite importante. Il a indiqué que ne pourraient pas participer comme composantes politiques les acteurs qui, au moment de l’ouverture du processus, combattent par les armes l’ordre constitutionnel, occupent par la force une partie du territoire, administrent illégalement des entités ou agissent au service d’une puissance étrangère.


Cette restriction introduit une différence notable avec la formule « sans exclusive » employée par Bruno Tshibala.


Il serait toutefois excessif d’en déduire automatiquement que l’ancien Premier ministre demande explicitement la participation de l’AFC/M23. Dans la déclaration disponible, Tshibala parle de « tous les protagonistes » sans préciser nominativement les organisations qu’il estime devoir être représentées. Cette clarification sera déterminante pour mesurer l’étendue réelle de son désaccord avec le dispositif présidentiel.


Qui décide de l’inclusivité ?


Le deuxième débat concerne l’autorité appelée à déterminer les participants et les règles du processus.


Le 13 septembre, Félix Tshisekedi a institué par ordonnance un Comité d’organisation préliminaire chargé de préparer la mise en place de la future Commission préparatoire du Dialogue national. Placé sous l’autorité du chef de l’État, ce comité doit notamment engager des contacts, recueillir des contributions et identifier les besoins nécessaires au processus.


Cette architecture suscite des réserves dans une partie de l’opposition et de la société civile. Plusieurs acteurs considèrent qu’un dialogue destiné à résoudre une crise politique ne devrait pas être préparé exclusivement sous le contrôle d’une des parties au débat.


Le pouvoir présente au contraire le processus comme une démarche nationale devant partir des provinces et associer largement la société congolaise, tout en conservant des limites concernant les acteurs engagés dans la lutte armée.


Un débat plus complexe qu’une opposition entre “pour” et “contre”


La déclaration de Tshibala illustre une évolution importante du débat politique : la principale fracture ne sépare plus nécessairement les partisans du dialogue de ceux qui le rejettent.


Plusieurs acteurs de l’opposition affirment eux aussi vouloir dialoguer. Leurs réserves portent davantage sur le format, la médiation, l’agenda, les garanties et la composition de la table.


Autrement dit, deux responsables politiques peuvent tous deux défendre un « dialogue inclusif » tout en proposant des dispositifs profondément différents.


Les principales questions encore ouvertes

  • Qui détermine les composantes habilitées à participer ?
  • L’inclusivité peut-elle comprendre des acteurs liés à une rébellion armée ?
  • La préparation du dialogue doit-elle rester sous l’autorité présidentielle ou être confiée à une structure plus autonome ?
  • Quel rôle doivent jouer la CENCO, l’ECC et les autres confessions religieuses ?
  • Les conclusions du dialogue seront-elles consultatives ou assorties d’un mécanisme contraignant de mise en œuvre ?

  • La médiation religieuse reste une autre ligne de débat


    Bruno Tshibala s’est déjà prononcé en faveur d’un rôle de la CENCO dans une éventuelle médiation. Cette position rejoint celle d’autres acteurs politiques favorables à une implication accrue des confessions religieuses.


    Les responsables catholiques et protestants ont eux-mêmes mené plusieurs consultations politiques avant l’annonce officielle du dialogue. En juillet, Félix Tshisekedi avait reçu une délégation des confessions religieuses, à l’issue de laquelle le cardinal Fridolin Ambongo avait salué la décision du chef de l’État d’aller vers un Dialogue national.


    La Présidence conserve néanmoins aujourd’hui la maîtrise institutionnelle de la phase préparatoire. Aucun transfert formel de la conduite du processus à la CENCO, à l’ECC ou à une autre médiation indépendante n’a été annoncé.


    Le mot « protagonistes » devient politiquement sensible


    Dans le contexte congolais actuel, l’expression utilisée par Bruno Tshibala est loin d’être anodine. Parler de « tous les protagonistes » oblige à déterminer où s’arrête le champ politique et où commence celui des acteurs armés.


    Pour certains responsables, exclure d’emblée une partie des acteurs qui disposent d’une capacité militaire ou territoriale risque de limiter la capacité du dialogue à traiter l’ensemble des causes de la crise. À l’inverse, le pouvoir défend l’idée qu’une rébellion armée ou une structure considérée comme agissant pour une puissance étrangère ne peut obtenir, par les armes, le même statut qu’une formation participant légalement à la vie politique.


    Ces deux approches répondent à des préoccupations différentes : rechercher l’efficacité d’une négociation d’un côté, préserver l’ordre constitutionnel et éviter une légitimation de la prise d’armes de l’autre.


    L’inclusivité sera le premier test du dialogue


    La déclaration de Bruno Tshibala intervient donc au moment où le processus quitte progressivement le stade de l’annonce pour entrer dans celui de l’organisation.


    Le chef de l’État a créé le mécanisme préliminaire et réaffirmé devant les institutions sa volonté de poursuivre le Dialogue national. Dans le même temps, plusieurs voix demandent que la définition même du processus fasse l’objet d’un consensus préalable.


    La question n’est donc plus seulement de savoir si un dialogue se tiendra. Elle est de déterminer qui reconnaîtra suffisamment sa légitimité pour y participer.


    La formule de Tshibala — « tous les protagonistes sans exclusive » — résume l’une des conceptions actuellement en présence. Le cadre défini par Félix Tshisekedi en propose une autre : une concertation large, mais assortie de lignes rouges concernant certains acteurs armés. Entre ces deux visions se joue une partie importante de la crédibilité politique des futures assises.