Le contraste entre les deux grandes marches politiques organisées à une semaine d’intervalle à Kinshasa continue d’alimenter le débat sur l’exercice des libertés publiques en République démocratique du Congo.
Au lendemain de la mobilisation organisée mardi 22 septembre 2026 par l’UDPS et plusieurs formations alliées au pouvoir, Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO), a directement interrogé la différence entre le déroulement de cette manifestation et celui de la marche de la Coalition Article 64, organisée le 15 septembre.
« Pourquoi à la marche des partis politiques proches du pouvoir organisée hier, il n'y a pas eu de mort ni des personnes arrêtées ? Pourquoi les supposés inciviques de l'opposition ne sont-ils pas allés perturber la marche des partis politiques au pouvoir ? », s’est interrogé Jean-Claude Katende dans une déclaration relayée par Cable.cd.
Le défenseur des droits humains en tire une conclusion politique plus directe.
« Avec cette réalité, on peut arriver à la conclusion que les marches de l'opposition ont toujours été perturbées par les inciviques proches au pouvoir et non le contraire », affirme-t-il.
Cette affirmation doit cependant être distinguée des faits déjà établis. Les violences du 15 septembre sont documentées, mais l’identité, les éventuelles affiliations et les responsabilités pénales de leurs auteurs font encore l’objet de demandes d’enquête et ne peuvent pas être considérées comme définitivement établies.
Ce qui est établi : la CNDH a constaté que des personnes munies notamment de machettes, de bâtons et d’autres objets contondants ont empêché la progression de la marche de l’opposition à Limete. Ce qui reste à établir : leur éventuelle coordination, leurs commanditaires et les responsabilités pénales ou politiques liées aux violences.
La marche de l’UDPS s’est déroulée sans heurts majeurs rapportés
La manifestation du 22 septembre, organisée par l’UDPS et ses alliés, a traversé plusieurs artères de Kinshasa avant son arrivée dans le secteur du stade des Martyrs.
Les reporters d’Actualite.cd l’ont décrite comme s’étant déroulée « sans coup férir ». Le média avait également relevé au début de la mobilisation une présence policière moins importante que celle observée lors de la marche de l’opposition une semaine auparavant.
La Commission nationale des droits de l’homme avait déployé des observateurs pour suivre la manifestation. La veille, l’Hôtel de Ville, les organisateurs, les services de sécurité et la CNDH avaient participé à une concertation sur l’itinéraire et les conditions d’encadrement.
La CNDH avait salué le compromis conclu entre l’exécutif provincial et les organisateurs, tout en appelant au respect du caractère pacifique de la manifestation. Lire la dépêche de l’Agence congolaise de presse.
Une semaine auparavant, la marche de la C64 avait été interrompue à Limete
Le 15 septembre, la Coalition Article 64 avait organisé une marche contre tout projet de changement de la Constitution.
La manifestation avait démarré dans le calme à l’Échangeur de Limete. Des policiers encadraient le cortège conduit notamment par Martin Fayulu, Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund. La progression avait ensuite été interrompue dans le secteur des 10e, 11e et 12e Rues.
Dans ses premières constatations, la CNDH affirme avoir observé des personnes munies d’armes blanches, de bâtons et d’autres objets contondants qui empêchaient le passage des manifestants. L’institution a qualifié la situation d’atteinte aux droits humains et demandé une enquête indépendante pour identifier les auteurs matériels et intellectuels. Consulter les constatations de la CNDH rapportées par Actualite.cd.
La CNDH a toutefois également salué les efforts de concertation entre l’Hôtel de Ville, la Police et les organisateurs de la C64, ainsi que certaines attitudes observées chez les forces de l’ordre et les manifestants avant les incidents.
Des personnes présentées sur le terrain comme liées à la « Force du progrès »
Dans son reportage effectué le jour de la manifestation, Actualite.cd avait décrit des jeunes présentés comme appartenant à la « Force du progrès », une structure associée à l’UDPS, sortant dans le secteur de Limete avec des armes blanches pour empêcher la progression du cortège.
Le même média avait rapporté l’usage de gaz lacrymogènes par la police au moment où la situation se détériorait. Relire le reportage du 15 septembre.
Ces constatations journalistiques constituent des éléments importants du dossier. Elles ne suffisent cependant pas, à elles seules, à établir une chaîne de commandement ou à démontrer qu’une autorité politique aurait ordonné les violences.
La CNDH elle-même n’a pas attribué, dans ses premières conclusions, les actes observés à une autorité ou à un commanditaire déterminé.
Une enquête judiciaire doit déterminer les responsabilités
Le ministre de la Justice a depuis ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les violences et incidents enregistrés lors des manifestations de l’opposition.
Selon le communiqué du ministère, l’enquête doit établir la matérialité des faits, leurs circonstances et, le cas échéant, les responsabilités pénales. Elle concerne notamment les actes de violence, les blessures, les destructions, les interpellations ainsi que les allégations de décès. Lire le communiqué rapporté par Radio Okapi.
Cette procédure sera déterminante pour confronter les différentes versions. L’opposition accuse des groupes proches du pouvoir d’avoir attaqué son cortège, tandis que les responsabilités individuelles et les éventuels liens entre les auteurs des violences et des structures politiques doivent encore être établis par les autorités compétentes.
Katende pose la question de l’égalité devant le droit de manifester
Au-delà de l’identification des auteurs du 15 septembre, Jean-Claude Katende soulève une question plus large : les manifestations favorables au pouvoir et celles organisées par l’opposition bénéficient-elles effectivement des mêmes garanties ?
La Constitution congolaise garantit pourtant la liberté de manifestation à tous. Son article 26 prévoit que toute manifestation sur les voies publiques ou en plein air impose aux organisateurs d’informer par écrit l’autorité administrative compétente. Le texte ne distingue pas les organisateurs selon leur appartenance politique. Consulter la Constitution publiée par le Sénat.
Les deux marches de septembre avaient d’ailleurs bénéficié de discussions préalables avec l’Hôtel de Ville sur leurs itinéraires. Pour la C64, un compromis avait été trouvé avant la manifestation du 15 septembre, avec modification du point de chute initialement envisagé.
La différence majeure apparaît donc surtout dans leur déroulement : la mobilisation de la majorité est arrivée à son terme sans violences majeures rapportées, alors que celle de l’opposition a été interrompue par des affrontements et l’intervention de personnes armées.
Une conclusion de l’ASADHO qui reste une accusation, pas un résultat d’enquête
C’est à partir de cette différence que Jean-Claude Katende attribue les perturbations des marches de l’opposition à des « inciviques proches du pouvoir ».
Son raisonnement constitue une prise de position du président de l’ASADHO et non une conclusion judiciaire.
La distinction est essentielle : les premiers constats indépendants corroborent l’existence de violences et de personnes armées ayant empêché la progression des manifestants, mais l’établissement des auteurs, de leurs éventuels liens organisationnels et des commanditaires relève encore de l’enquête.
Jean-Claude Katende va plus loin en estimant que le pouvoir mettrait ainsi « la démocratie en danger », appréciation politique dont la responsabilité lui revient.
Le rapport définitif de la CNDH particulièrement attendu
La CNDH avait indiqué que les informations recueillies lors de la marche du 15 septembre étaient encore en cours de consolidation. Elle a également déployé des observateurs pendant celle du 22 septembre.
La comparaison entre les deux rapports pourrait fournir des éléments plus précis sur les dispositifs policiers, le comportement des différents acteurs, les incidents recensés et la manière dont les autorités ont rempli leur obligation de protection du droit de manifester.
Pour l’heure, un point reste acquis : les violences du 15 septembre ne peuvent pas être effacées par le déroulement pacifique de la marche du 22 septembre. Mais leur attribution définitive à des acteurs politiques déterminés nécessite encore des preuves et des conclusions indépendantes.
C’est désormais sur le terrain de l’enquête judiciaire et du monitoring des droits humains que devra être tranchée la question soulevée par Jean-Claude Katende.



Commentaires