À Kinshasa, la lutte contre l’insalubrité entre dans une nouvelle phase. Le gouvernement provincial annonce la construction de plus de 400 zones destinées à recevoir temporairement les déchets produits dans les quartiers avant leur transfert vers des installations de traitement ou d’enfouissement.
Le projet est porté par le gouverneur Daniel Bumba Lubaki dans le cadre du programme « Kinshasa Ezo Bonga » et piloté sur le plan technique par le ministère provincial des Infrastructures, Travaux publics, Affaires foncières, Urbanisme et Habitat, dirigé par Alain Tshilungu.
Contrairement à ce que peut laisser penser l’expression « zones de décharge », ces infrastructures sont présentées par la ville comme des points intermédiaires de regroupement. Elles ne sont donc pas censées constituer la destination finale des immondices.
Le véritable test : construire des points de regroupement ne suffira pas. Leur efficacité dépendra de la capacité de la ville à vider régulièrement les bacs, faire circuler les camions et acheminer les déchets vers des installations adaptées sans créer de nouveaux dépotoirs permanents au cœur des quartiers.
Plus de 400 sites annoncés à travers la capitale
Selon la Cellule de communication du ministère provincial des Infrastructures, plus de 400 sites doivent être aménagés à travers Kinshasa.
Plusieurs chantiers sont déjà annoncés en cours. L’un des sites cités se trouve notamment au croisement des avenues Saio et Ngiringiri.
Les installations prévues comprennent des murs en béton armé, des espaces destinés à recevoir les bacs à déchets, un système d’éclairage ainsi qu’une porte permettant d’organiser l’accès au site.
L’objectif affiché est de canaliser les déchets vers des endroits identifiés plutôt que de laisser se multiplier les dépôts sauvages sur les emprises routières, dans les caniveaux, le long des cours d’eau ou sur des parcelles non aménagées.
Des points de transit, pas des décharges finales
Cette distinction est importante dans une ville où le mot « décharge » renvoie souvent à des montagnes d’immondices abandonnées pendant de longues périodes.
Dans le dispositif annoncé, les nouveaux sites doivent fonctionner comme des points de transit. Les déchets y sont regroupés avant d’être récupérés par des camions puis acheminés vers des centres d’enfouissement ou d’autres infrastructures de traitement.
Le Centre d’enfouissement technique de Mpasa, dans la commune de la N’sele, est notamment cité parmi les destinations envisagées. La ville de Kinshasa en avait officiellement récupéré la maîtrise foncière et administrative en décembre 2024 après un contentieux qui avait affecté son fonctionnement.
Entre 15 000 et 20 000 tonnes de déchets par jour, selon la ville
Pour justifier l’ampleur de l’opération, le ministère provincial avance une estimation comprise entre 15 000 et 20 000 tonnes de déchets produits quotidiennement dans la capitale.
Ce chiffre est communiqué par les autorités provinciales et gagnerait à être accompagné d’une méthodologie publique permettant de préciser les volumes réellement collectés, ceux qui échappent au circuit officiel ainsi que leur répartition entre ménages, marchés, commerces et activités industrielles.
Dans une agglomération de plusieurs millions d’habitants, le volume de déchets constitue cependant un défi logistique majeur : chaque point de regroupement doit être desservi à une fréquence suffisante pour éviter l’accumulation.
Des camions annoncés pour compléter le dispositif
La ville affirme avoir parallèlement renforcé son parc logistique avec plusieurs centaines de camions-bennes et camions-compresseurs destinés à la collecte et à l’évacuation.
Cette composante sera déterminante. Sans véhicules disponibles, entretenus, alimentés en carburant et affectés à des circuits précis, les nouveaux espaces pourraient rapidement atteindre leur capacité maximale.
L’enjeu ne se limite donc pas au nombre de camions acquis. Il faudra également connaître leur taux de disponibilité, les itinéraires de collecte, la fréquence de passage, les responsables de l’exploitation et les mécanismes prévus lorsque des engins tombent en panne.
Un projet qui prolonge une stratégie engagée depuis 2024
La création de points intermédiaires de collecte ne constitue pas une idée totalement nouvelle dans la politique d’assainissement de Kinshasa.
En octobre 2024, Daniel Bumba avait demandé aux bourgmestres des 24 communes de préparer des plans opérationnels de gestion des déchets et annoncé la mise en place de décharges intermédiaires adaptées à la taille des communes.
À l’époque, l’objectif était déjà d’empêcher que chaque quartier crée spontanément ses propres dépotoirs et d’organiser un circuit allant de la pré-collecte jusqu’aux sites finaux.
Le projet de plus de 400 zones marque donc un changement d’échelle. Il reste désormais à préciser comment ces installations seront réparties entre les communes et quels critères ont été retenus pour déterminer leur localisation.
La localisation sera un enjeu sensible
L’implantation de centaines de points de regroupement dans un tissu urbain très dense nécessitera une attention particulière.
Un site trop éloigné des ménages risque d’être peu utilisé. À l’inverse, une installation placée trop près des habitations, des écoles, des marchés ou des structures de santé peut créer des nuisances si les déchets y restent trop longtemps.
La gestion des odeurs, des eaux issues des déchets, des insectes, des rongeurs et de l’accès des populations devra donc faire partie des conditions d’exploitation.
Les sites visibles sur les premières images du programme apparaissent clôturés et structurés en plusieurs compartiments. Leur fonctionnement quotidien sera toutefois plus déterminant que leur seule configuration physique.
Lutter contre les déchets qui bouchent les caniveaux
À Kinshasa, l’insalubrité est également liée à la problématique des inondations. Des déchets jetés dans les caniveaux et les rivières réduisent la capacité d’évacuation des eaux lors des fortes pluies.
La création de points de regroupement accessibles peut donc contribuer à réduire cette pratique à condition que les habitants disposent d’un véritable service de pré-collecte et que les règles soient appliquées.
Le gouvernement provincial mène parallèlement des opérations de curage, de nettoyage et de libération de certaines emprises publiques dans le cadre du même programme « Kinshasa Ezo Bonga ».
Qui collectera les déchets des ménages jusqu’aux nouveaux sites ?
Une autre question reste centrale : le premier kilomètre de la chaîne.
Un camion-compresseur peut évacuer les déchets depuis un point de regroupement, mais encore faut-il que les déchets produits dans les avenues et quartiers arrivent effectivement jusqu’à ce site.
La ville devra donc clarifier le rôle des ménages, des communes, de la Régie d’assainissement de Kinshasa, des opérateurs privés et des éventuelles structures de pré-collecte.
La question du financement devra également être précisée : coût de fonctionnement des sites, rémunération des opérateurs, entretien des équipements, carburant et traitement final des déchets.
Le risque : transformer les points de regroupement en dépotoirs
L’expérience de nombreuses opérations d’assainissement montre que le problème n’est pas uniquement de ramasser les déchets une première fois, mais de maintenir le service dans la durée.
Si les bacs ne sont pas évacués à temps, les déchets débordent progressivement à l’extérieur. Les riverains finissent alors par déposer leurs sacs autour du site, transformant un espace conçu pour améliorer la salubrité en nouveau foyer d’insalubrité.
Pour éviter ce scénario, la ville devra pouvoir suivre chaque point de manière régulière, identifier les retards d’évacuation et intervenir rapidement.
La publication d’indicateurs simples — nombre de sites opérationnels, volumes évacués, fréquence des rotations et destination des déchets — permettrait également d’évaluer les résultats du programme.
Plus de 400 infrastructures, mais une chaîne entière à faire fonctionner
Le projet lancé sous Daniel Bumba apporte une réponse concrète à l’un des maillons manquants de la gestion des déchets : disposer de lieux aménagés où les immondices peuvent être regroupées avant évacuation.
Il ne résout toutefois pas à lui seul l’ensemble du problème.
Pour produire des résultats visibles et durables, les nouveaux sites devront fonctionner avec une collecte régulière, des équipements entretenus, des voies d’accès praticables, des installations finales disponibles et un système de contrôle permettant d’empêcher les dépôts anarchiques.
À Kinshasa, le défi ne sera donc pas seulement de construire plus de 400 zones. Il sera surtout de garantir que, chaque jour, les déchets qui y entrent puissent effectivement en sortir.



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