Sept Assemblées générales, sept interventions de Félix Tshisekedi et une évolution très nette du message porté par la République démocratique du Congo à la tribune des Nations Unies. Depuis son premier discours de septembre 2019 jusqu’à celui de septembre 2025, le chef de l’État congolais a abordé chaque année les grands dossiers internationaux, mais le centre de gravité de ses allocutions s’est progressivement déplacé vers une priorité : la guerre dans l’Est et la recherche d’une réponse internationale plus contraignante.


À la veille de la semaine de haut niveau de la 81e session de l’Assemblée générale, une rupture apparaît cependant dans cette continuité. La Première ministre Judith Suminwa Tuluka est officiellement mandatée pour représenter Félix Tshisekedi et porter la voix de la RDC à New York.


Ce ne sera pas exactement la première année où le président congolais ne se rend pas physiquement au siège des Nations Unies depuis son arrivée au pouvoir. En 2020, la pandémie de Covid-19 avait empêché la tenue habituelle du sommet avec les dirigeants présents dans la salle. Tshisekedi avait néanmoins prononcé lui-même l’allocution congolaise par vidéo préenregistrée. En 2026, sauf modification du dispositif annoncé, c’est la cheffe du gouvernement qui assurera formellement la représentation du pays.


2019 : présenter la nouvelle transition congolaise au monde


Lorsque Félix Tshisekedi se présente devant l’Assemblée générale le 26 septembre 2019, il est au pouvoir depuis huit mois. Son premier discours intervient après l’alternance présidentielle consécutive aux élections de décembre 2018.


L’allocution est alors très large. Le président met en avant la transition politique congolaise, les réformes annoncées, la lutte contre la pauvreté, les potentialités économiques et agricoles du pays, la sécurité dans l’Est ainsi que les questions environnementales.


Il consacre également une partie importante de son intervention à la réforme des Nations Unies et particulièrement du Conseil de sécurité, défendant la revendication africaine d’une représentation permanente au sein de cet organe.


La sécurité est donc présente dès 2019, mais elle cohabite encore avec un discours largement consacré au positionnement international du nouveau pouvoir et aux perspectives de transformation interne du pays.


2020 : la pandémie bouleverse la tribune de l’ONU


L’année suivante constitue une exception dans la forme. La Covid-19 empêche les dirigeants mondiaux de se retrouver normalement à New York et l’ONU organise un débat général reposant largement sur des messages vidéo préenregistrés.


Félix Tshisekedi intervient le 22 septembre depuis la RDC. Il décrit la réponse congolaise à la pandémie, demande davantage de solidarité internationale avec les pays en développement et plaide notamment pour l’annulation de dettes et des financements permettant aux économies fragilisées de se relever.


Le changement climatique, la situation dans l’Est, le financement des groupes armés par l’exploitation illicite des ressources naturelles et la réforme du Conseil de sécurité font également partie de son message.


Cette année-là reste donc particulière : Tshisekedi ne se déplace pas à New York, mais demeure lui-même l’orateur officiel de la RDC.


2021 : vaccins, financement de l’Afrique et retour à New York


En septembre 2021, le président congolais retrouve physiquement la tribune de l’Assemblée générale. Son intervention reste fortement marquée par la pandémie.


Il insiste sur l’accès équitable aux vaccins, la solidarité internationale et les difficultés économiques provoquées par la Covid-19 dans les pays africains. Il plaide notamment pour davantage de financements afin de permettre aux économies du continent de retrouver leurs trajectoires de développement.


La sécurité demeure présente, mais l’agenda est encore largement africain et multilatéral. Tshisekedi exerce alors la présidence de l’Union africaine et son discours dépasse donc le seul cadre des enjeux nationaux congolais.


2022 : la guerre dans l’Est devient le cœur du message


L’allocution du 20 septembre 2022 marque un tournant beaucoup plus visible. La résurgence du M23 et l’aggravation de la situation dans l’Est donnent à la question sécuritaire une place centrale.


Tshisekedi rappelle alors que la RDC connaît une crise sécuritaire depuis plus de deux décennies et met directement en cause le soutien du Rwanda au M23. Il revient également sur les longues années de présence des Nations Unies et sur les multiples accords de paix qui n’ont pas permis de stabiliser durablement l’Est.


« Le mal sécuritaire continue à ronger mon pays », déclare-t-il devant l’Assemblée générale.


À partir de cette intervention, la tribune new-yorkaise devient de plus en plus clairement un espace utilisé par Kinshasa pour internationaliser sa lecture de la crise sécuritaire et réclamer une action extérieure plus importante.


L’évolution majeure : la sécurité dans l’Est est présente dans les discours de Tshisekedi depuis 2019. Mais à partir de 2022, elle cesse d’être un dossier parmi d’autres et devient progressivement l’axe dominant de ses interventions devant l’ONU.


2023 : Tshisekedi demande d’accélérer le départ de la MONUSCO


En septembre 2023, le rapport de Kinshasa avec la présence onusienne elle-même devient l’un des sujets majeurs du discours présidentiel.


Tshisekedi estime que, malgré plus de deux décennies de missions de maintien de la paix, les rébellions et violences armées persistent. Il annonce avoir demandé à son gouvernement d’engager des discussions avec l’ONU afin d’avancer le début du retrait de la MONUSCO de décembre 2024 à décembre 2023.


Cette demande marque une évolution importante par rapport aux premières années de son mandat, durant lesquelles Kinshasa plaidait davantage pour une meilleure efficacité opérationnelle de la Mission.


Quelques mois plus tard, le Conseil de sécurité adoptera un plan de désengagement progressif, responsable et durable de la MONUSCO, commençant notamment par le Sud-Kivu.


2024 : le Rwanda directement au centre du discours


Le 25 septembre 2024, après sa réélection pour un second mandat, Félix Tshisekedi revient à la tribune avec un message fortement concentré sur la situation militaire dans l’Est.


Il accuse le Rwanda de soutenir le M23 et demande à la communauté internationale des mesures plus fermes contre Kigali. Il réclame surtout le retrait des forces rwandaises qu’il affirme présentes sur le territoire congolais.


Il exige alors le retrait « immédiat et inconditionnel » des troupes rwandaises de la RDC.


Le président congolais affirme parallèlement soutenir les efforts diplomatiques régionaux, notamment le processus de Luanda, mais présente le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale comme une condition centrale de toute solution.


2025 : de la dénonciation de l’agression à la reconnaissance d’un « génocide »


Le discours du 23 septembre 2025 pousse encore plus loin cette stratégie diplomatique.


Félix Tshisekedi demande à l’Assemblée générale de reconnaître ce qu’il appelle le « génocide congolais ». Il réclame une commission internationale d’enquête, des sanctions ciblées contre les auteurs de crimes économiques, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, ainsi que des actions contre les circuits illicites de minerais qui, selon lui, financent les conflits.


« La communauté internationale a le devoir moral et politique de reconnaître cette tragédie », affirme-t-il.


Cette qualification de « génocide » correspond à la position défendue par les autorités congolaises. Sa qualification juridique internationale demeure une question distincte, qui suppose l’établissement des critères prévus par le droit international par des juridictions ou mécanismes compétents.


Sept discours, une permanence et une transformation


Pris ensemble, les discours de 2019 à 2025 montrent à la fois une continuité et une transformation.


Les grandes étapes

  • 2019 : transition politique, réformes, sécurité, développement et réforme du Conseil de sécurité ;
  • 2020 : Covid-19, dette, économie, climat et groupes armés ;
  • 2021 : vaccins, solidarité internationale, financement des économies africaines et sécurité ;
  • 2022 : crise dans l’Est et accusations contre le Rwanda ;
  • 2023 : demande d’accélération du retrait de la MONUSCO ;
  • 2024 : exigence de retrait des forces rwandaises et poursuite des efforts diplomatiques ;
  • 2025 : reconnaissance demandée d’un « génocide congolais », sanctions et lutte contre les circuits illicites de minerais.

  • La permanence concerne d’abord la sécurité. Elle n’a jamais réellement disparu des interventions du président congolais. Même en 2019 et pendant les années de pandémie, les groupes armés, la MONUSCO et l’instabilité de l’Est figuraient déjà dans ses discours.


    La transformation tient plutôt à la place occupée par ce dossier. Au fil des années, les passages consacrés à la situation sécuritaire deviennent plus centraux, plus détaillés et accompagnés de demandes internationales de plus en plus précises : sanctions, retrait de forces étrangères, mécanismes d’enquête et lutte contre les filières économiques liées aux conflits.


    2026 : Judith Suminwa prend le relais


    Pour la 81e session, la Primature a annoncé que Judith Suminwa Tuluka représentera la République démocratique du Congo à New York, mandatée par Félix Tshisekedi.


    La Première ministre doit participer aux activités de haut niveau prévues du 22 au 26 septembre et porter les positions congolaises sur la paix, la sécurité, le développement durable, la coopération internationale et le multilatéralisme. Des rencontres bilatérales sont également prévues autour des investissements et des partenariats économiques.


    La séquence de 2026 se distingue donc clairement de celle de 2020. Pendant la pandémie, Tshisekedi n’avait pas fait le déplacement mais avait personnellement prononcé l’allocution congolaise par vidéo. Cette fois, la représentation officielle est confiée à la cheffe du gouvernement.


    Il faudra désormais observer si ce changement de représentant s’accompagne aussi d’un changement dans la hiérarchie des thèmes. Les sept précédents discours montrent en tout cas que, depuis 2022, la sécurité dans l’Est constitue le fil dominant de la diplomatie présidentielle congolaise à la tribune de l’ONU.