Vingt-quatre heures après s’être affrontés par déclarations interposées autour d’une marche qui a dégénéré à Limete, pouvoir et opposition ont partagé un même espace de discussion à Kinshasa. Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, Martin Fayulu, figure de la Coalition Article 64, et Marie-Ange Mushobekwa, cadre du Front commun pour le Congo (FCC), ont participé mercredi 16 septembre à un panel scientifique consacré au dialogue national inclusif.


La rencontre, organisée par la Commission épiscopale Justice et Paix de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), s’est tenue dans la salle Saint-Sylvestre du Centre interdiocésain de Kinshasa. Elle portait sur les enjeux, les perspectives et les conditions d’un dialogue national capable de réunir les différentes composantes politiques et sociales du pays.


Le simple fait de retrouver sur une même tribune des personnalités défendant des lectures parfois opposées du processus ne signifie pas qu’un rapprochement politique soit engagé. Mais le calendrier du panel lui donne une portée particulière : il intervient au lendemain d’une journée où les divergences sur le dialogue, la Constitution et la gestion des manifestations se sont exprimées jusque dans la rue.


De Limete à la CENCO en moins de vingt-quatre heures


Mardi 15 septembre, la Coalition Article 64 avait organisé une marche notamment pour s’opposer à tout changement de la Constitution susceptible, selon ses responsables, d’ouvrir la voie à un troisième mandat présidentiel, mais aussi pour contester le format du dialogue lancé par Félix Tshisekedi.


À Kinshasa, la mobilisation avait commencé dans un climat relativement calme avant que des affrontements n’éclatent à Limete entre des manifestants et des groupes favorables au pouvoir. La police avait fait usage de gaz lacrymogènes et de tirs de sommation.


Martin Fayulu avait ensuite accusé le pouvoir d’avoir tendu un « guet-apens » aux manifestants et mis en cause des personnes qu’il présentait comme appartenant à la Force du Progrès. Ces accusations n’ont pas été établies par une enquête indépendante rendue publique à ce stade.


Dans une déclaration particulièrement virulente prononcée après les incidents, l’opposant avait également lancé : « Le Dieu que je sers va s’occuper de Tshisekedi. » Présentée sur certains réseaux sociaux comme une « malédiction », cette formule est plus rigoureusement décrite comme une déclaration politique à forte connotation religieuse visant directement le chef de l’État.


Patrick Muyaya avait, de son côté, défendu le droit de manifester tout en accusant certains acteurs de l’opposition de recourir à la manipulation et à la désinformation. Il avait également invité les forces politiques à s’inscrire dans le processus de dialogue initié par le président de la République.


Le lendemain, les deux hommes se sont donc retrouvés dans une enceinte de la CENCO pour débattre précisément de ce qui les oppose : les conditions d’un dialogue national.


Le fait politique : le panel de la CENCO ne constitue pas une négociation officielle entre le gouvernement et l’opposition. Il offre cependant une image rare, dans le climat actuel, de représentants de sensibilités antagonistes réunis dans un cadre de réflexion autour des conditions mêmes du dialogue.


Le dialogue est lancé, mais son architecture reste contestée


Félix Tshisekedi a officiellement annoncé le 27 août un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». La Présidence présente cette initiative comme un processus destiné à rechercher des réponses aux causes structurelles des crises qui affectent le pays.


Une nouvelle étape a été franchie le 13 septembre avec la création, par ordonnance présidentielle, d’un Comité d’organisation préliminaire placé sous l’autorité du chef de l’État. Cet organe doit notamment préparer les conditions matérielles et logistiques du processus, engager des contacts préalables avec les différentes composantes et préparer la mise en place d’une Commission préparatoire.


C’est précisément cette organisation autour de la Présidence qui alimente une partie des réserves de l’opposition.


Martin Fayulu affirme être favorable à un « dialogue national inclusif », mais rejette le dispositif de consultations présenté par Félix Tshisekedi. À la veille de la marche du 15 septembre, il avait encore distingué les deux démarches, déclarant être disposé à participer à un dialogue inclusif tout en refusant ce qu’il qualifie de consultations contrôlées par le pouvoir.


Mushobekwa et les conditions posées par le FCC


La présence de Marie-Ange Mushobekwa est tout aussi significative. Quelques jours avant le panel, l’ancienne ministre avait détaillé les conditions avancées par le FCC pour participer au dialogue.


Parmi ces exigences figurent des mesures de décrispation politique, une médiation confiée notamment à la CENCO et à l’Église du Christ au Congo avec un accompagnement international, une participation qu’elle souhaite réellement inclusive, des garanties de sécurité pour les participants ainsi qu’un mécanisme chargé de veiller à l’application des conclusions.


Marie-Ange Mushobekwa a également défendu l’idée d’une participation de l’AFC/M23 au dialogue. Cette proposition est particulièrement controversée. Plusieurs responsables des institutions considèrent au contraire que les groupes armés ne doivent pas être placés sur le même plan que les acteurs politiques engagés dans le jeu institutionnel.


La question illustre l’un des problèmes fondamentaux du processus : que signifie précisément un dialogue « inclusif » dans un pays où la crise associe des divergences politiques internes, une guerre dans l’Est, des groupes armés et une importante dimension régionale ?


Trois désaccords derrière un même mot : dialogue


À ce stade, le débat ne porte donc plus véritablement sur la nécessité abstraite de parler. Gouvernement, opposition, institutions religieuses et plusieurs formations politiques utilisent tous le vocabulaire du dialogue. Les divergences commencent lorsque l’on cherche à définir son architecture.


Trois questions structurent désormais le débat

  • Qui doit piloter le processus ? La Présidence a placé le comité préliminaire sous l’autorité du chef de l’État, tandis que certains opposants réclament une médiation indépendante, notamment de la CENCO et de l’ECC.
  • Qui doit participer ? Les positions divergent notamment sur la présence de certaines personnalités en exil et, plus encore, sur une éventuelle participation de l’AFC/M23.
  • Quelle portée donner aux conclusions ? Une partie de l’opposition réclame des résolutions contraignantes et un mécanisme de suivi, tandis que le dispositif présidentiel est encore dans sa phase préparatoire.

  • Ces divergences expliquent pourquoi l’inclusivité est devenue le mot le plus important — et probablement le plus disputé — du processus. Deux acteurs peuvent se déclarer favorables au dialogue tout en défendant des mécanismes suffisamment différents pour rendre leur participation commune incertaine.


    La CENCO retrouve un espace familier


    Le choix du Centre interdiocésain n’est pas politiquement anodin. La CENCO dispose d’une longue expérience d’intervention dans les moments de tension politique en RDC, que ce soit par l’observation électorale, la médiation ou l’organisation de cadres de réflexion sur la paix et la démocratie.


    Sa Commission épiscopale Justice et Paix a précisément pour mission de travailler sur les questions de justice, de paix, de dignité humaine, de démocratie et de participation politique.


    La CENCO avait par ailleurs participé, aux côtés d’autres confessions religieuses, aux échanges avec Félix Tshisekedi qui avaient précédé l’annonce du dialogue. En juillet, après une rencontre avec le chef de l’État, le cardinal Fridolin Ambongo avait publiquement salué la décision d’organiser un dialogue national inclusif.


    Cela ne signifie pas que l’Église catholique soit aujourd’hui officiellement investie de la conduite du processus présidentiel. La question de la médiation demeure justement l’un des points sur lesquels les positions politiques ne convergent pas encore.


    Une photo commune ne suffit pas à effacer les désaccords


    Le panel de mercredi peut donc être lu comme un indicateur du paradoxe actuel de la politique congolaise : les adversaires peuvent encore se retrouver autour d’une table alors même que leurs relations se durcissent dans l’espace public.


    Le contraste est saisissant. Mardi, Fayulu accusait directement Tshisekedi après les violences de Limete. Le gouvernement répondait en dénonçant les méthodes de l’opposition. Mercredi, le porte-parole de ce même gouvernement et l’opposant échangeaient dans une enceinte de la CENCO sur les conditions d’un dialogue national.


    Il serait toutefois prématuré de transformer cette juxtaposition en signe de détente. Aucun accord politique issu du panel n’a été annoncé et les informations disponibles ne permettent pas d’affirmer que les positions des participants sur le format présidentiel se sont rapprochées.


    L’intérêt de la rencontre se situe ailleurs : elle rend visibles les sujets qui devront être tranchés si le dialogue veut réunir au-delà de la majorité présidentielle. L’identité du médiateur, la composition de la table, l’agenda, les garanties politiques et sécuritaires ainsi que le statut des résolutions détermineront probablement la participation ou le refus de plusieurs forces politiques.


    Au lendemain des affrontements de Limete, la question n’est donc plus seulement de savoir si la RDC connaîtra un dialogue. Un processus préparatoire existe déjà. La question devient celle de savoir sous quelles règles des adversaires qui ne se font plus confiance peuvent accepter de s’y retrouver. Le panel organisé par la CENCO n’apporte pas encore la réponse, mais il place cette contradiction au centre du débat.