Partie d’un désaccord sur l’ampleur de la marche de l’opposition, la confrontation entre Martin Fayulu et Nicolas Kazadi glisse désormais vers un terrain beaucoup plus sensible : celui de l’utilisation de l’argent public. Le président de l’ECiDé reproche à l’ancien ministre des Finances de commenter la mobilisation de la Coalition Article 64 (C64) alors que, selon lui, la priorité devrait être de faire restituer au Trésor les ressources de l’État qui auraient été indûment distribuées.
« Nicolas Kazadi ferait mieux d'abord de trouver les moyens de dire que tous ceux qui se sont distribués l'argent de l'Etat doivent remettre l'argent dans les caisses de l'Etat », a déclaré Martin Fayulu.
Cette sortie intervient après les commentaires de Nicolas Kazadi sur la marche organisée le 15 septembre par la C64 contre tout projet de changement de la Constitution. L’ancien ministre des Finances avait estimé que la participation observée lors de cette journée remettait, selon lui, « les choses à leur juste place » et ne permettait pas de conclure à l’existence d’une crise politique intérieure majeure.
Pour Kazadi, le problème prioritaire de la RDC reste la crise sécuritaire dans l’Est et ce qu’il présente comme une agression extérieure. Cette lecture est contestée par plusieurs dirigeants de la C64, qui estiment notamment que le déroulement de la marche, les restrictions observées dans certaines villes et les violences survenues à Limete ne permettent pas d’évaluer la séquence à partir du seul nombre de manifestants.
Fayulu déplace le débat de la rue vers les finances publiques
La réponse de Martin Fayulu marque cependant un changement de terrain. Plutôt que de se limiter à défendre l’ampleur de la mobilisation, l’opposant renvoie Nicolas Kazadi à son passage au ministère des Finances et, plus largement, au débat sur la gouvernance des ressources de l’État.
Son propos comporte une accusation politique implicite : des responsables ou bénéficiaires auraient, selon lui, reçu des ressources publiques qui devraient être restituées. Cette affirmation ne doit toutefois pas être transformée en constat judiciaire. La déclaration de Fayulu ne démontre ni l’identité des personnes concernées, ni l’existence d’infractions précises, ni la responsabilité pénale de Nicolas Kazadi.
Distinction essentielle : Martin Fayulu formule une accusation et une revendication politiques sur l’utilisation de l’argent public. Elles ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de détournement ou d’enrichissement illicite à charge de Nicolas Kazadi.
Quand les propres déclarations de Kazadi reviennent dans le débat
La réplique de Fayulu trouve un écho particulier dans des déclarations faites par Nicolas Kazadi lui-même en 2025. Après son départ du ministère des Finances, l’ancien argentier national avait publiquement dénoncé ce qu’il considérait comme de mauvaises pratiques budgétaires au sein de l’État.
Dans une interview accordée à la journaliste Paulette Kimuntu, il avait notamment affirmé que des institutions publiques avaient été créées sans prévision budgétaire suffisante et critiqué une culture de dépenses privilégiant les primes et avantages au détriment de la planification.
Il avait alors utilisé une formule devenue largement commentée : lorsqu’un projet reçoit de l’argent, avait-il expliqué en substance, les ressources sont parfois réparties avant même qu’une réflexion complète ne soit menée sur leur utilisation.
Radio Okapi avait présenté ces propos comme une dénonciation, par l’ancien ministre, de l’indiscipline budgétaire et d’une « culture de la jouissance immédiate » dans la gestion publique.
Ces déclarations ne constituaient pas une reconnaissance par Kazadi d’avoir personnellement détourné des fonds. Elles étaient formulées comme une critique du fonctionnement général des finances publiques. La réponse actuelle de Fayulu consiste précisément à retourner cette critique contre l’ancien ministre en lui demandant d’en tirer, selon lui, les conséquences en matière de restitution des ressources.
Des propos de 2025 qui avaient déjà provoqué une controverse
Les déclarations de Nicolas Kazadi sur les finances publiques avaient provoqué d’importantes réactions politiques en 2025. Plusieurs opposants avaient demandé à la justice de faire la lumière sur certaines affirmations de l’ancien ministre.
Le procureur général près la Cour de cassation avait également saisi l’Assemblée nationale d’une demande d’autorisation d’instruction contre le député. Selon les informations publiées à l’époque, cette démarche concernait notamment des soupçons de propagation de faux bruits et de divulgation de secrets d’État liés à ses déclarations publiques.
Ce précédent doit lui aussi être présenté avec précision : l’existence d’une demande d’instruction n’équivaut pas à une condamnation et ne permet pas d’utiliser les accusations politiques actuelles comme si elles avaient déjà été judiciairement établies.
Deux débats désormais entremêlés
L’échange entre les deux responsables finit ainsi par superposer deux discussions différentes.
La première concerne la marche du 15 septembre et ce qu’elle révèle — ou non — du rapport de forces politique dans le pays. Nicolas Kazadi estime que la mobilisation relativement limitée démontre que la RDC ne traverse pas la crise politique intérieure décrite par ses adversaires. La C64 considère au contraire qu’une telle lecture néglige les conditions dans lesquelles les manifestations ont été organisées et parfois interrompues.
La seconde discussion porte sur la gouvernance. En ramenant dans le débat les pratiques de gestion des finances publiques, Fayulu cherche à déplacer l’attention du nombre de personnes descendues dans la rue vers la manière dont l’État utilise ses ressources.
Ces deux questions ne se prouvent pourtant pas l’une par l’autre. Une faible ou forte mobilisation ne permet pas de conclure à la bonne ou mauvaise gestion des finances publiques. Inversement, une controverse sur l’utilisation de l’argent de l’État ne permet pas de déterminer l’importance réelle du soutien populaire à la C64.
La restitution des fonds publics, une question qui exige des faits
L’idée selon laquelle des fonds irrégulièrement perçus doivent être restitués au Trésor relève d’un principe général de responsabilité financière. Mais son application suppose d’identifier les opérations concernées, leurs bénéficiaires, leur base juridique et, lorsque des infractions sont soupçonnées, de laisser les institutions de contrôle et la justice établir les responsabilités.
Dans le cas présent, Fayulu ne fournit pas, dans cette déclaration, un inventaire précis des sommes qu’il demande de restituer ni une décision judiciaire permettant d’affirmer que Nicolas Kazadi aurait personnellement bénéficié de fonds détournés.
Le débat politique peut donc légitimement porter sur la transparence des dépenses publiques et les déclarations passées de l’ancien ministre. Il doit néanmoins rester distinct d’une conclusion de culpabilité.
Une bataille politique qui ne porte plus seulement sur le 15 septembre
Trois jours après la marche, la controverse montre que la mobilisation de la C64 sert désormais de point de départ à des affrontements politiques beaucoup plus larges.
Nicolas Kazadi cherche à recentrer le débat national sur la guerre dans l’Est et à relativiser l’importance de la contestation intérieure. Martin Fayulu lui répond en mettant la gouvernance financière et la responsabilité des anciens gestionnaires publics au centre de la discussion.
La confrontation est donc désormais double : sur le diagnostic politique du pays, mais aussi sur la crédibilité de ceux qui le portent.
Pour sortir de la seule guerre des déclarations, les questions financières soulevées nécessiteraient des éléments vérifiables : audits, décisions des organes de contrôle, traçabilité des paiements et, le cas échéant, conclusions judiciaires. Sans cela, l’échange restera avant tout ce qu’il est aujourd’hui : une offensive politique entre deux acteurs qui proposent des lectures profondément différentes de la situation de la RDC.



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