La réforme de la paie des agents publics revient au centre de l’agenda budgétaire en République démocratique du Congo. Le Vice-Premier ministre, ministre du Budget, Adolphe Muzito, veut s’appuyer sur l’audit de l’état liquidatif pour corriger ce qu’il présente comme l’une des principales contradictions de l’administration : des agents effectivement au travail mais insuffisamment rémunérés, parallèlement à d’autres personnes qui continueraient à bénéficier d’une prise en charge salariale sans exercer réellement leurs fonctions.
Lors de son exercice de redevabilité consacré aux finances publiques, le VPM du Budget a expliqué que l’assainissement de la paie devait permettre de dégager des marges pour améliorer progressivement la situation des agents situés au bas de l’échelle salariale, tout en renforçant l’encadrement des rémunérations les plus élevées.
« Il existe des agents qui travaillent mais qui sont mal payés, tandis que d’autres sont payés alors qu’ils ne travaillent pas réellement. Il faut donc rémunérer ceux qui travaillent effectivement et améliorer progressivement leur rémunération », a déclaré Adolphe Muzito.
Cette orientation ne signifie pas qu’une nouvelle grille salariale générale ou qu’une réduction automatique des rémunérations de tous les hauts cadres est déjà entrée en vigueur. Elle traduit, à ce stade, la politique que le ministère du Budget entend poursuivre à partir des résultats de l’audit et des arbitrages budgétaires.
Les deux enjeux mis en avant : identifier les rémunérations qui ne correspondent pas à un service effectivement rendu et utiliser l’assainissement de la masse salariale pour améliorer progressivement la situation des agents les moins bien rémunérés.
Un audit ordonné par Félix Tshisekedi
L’assainissement annoncé par Adolphe Muzito ne part pas de zéro. En février 2026, le président Félix-Antoine Tshisekedi avait demandé un audit de l’état liquidatif de la paie des fonctionnaires et agents de l’État.
L’objectif fixé par la Présidence était notamment de s’assurer que chaque rémunération versée corresponde à un droit reconnu et à un service effectivement rendu, tout en sécurisant durablement le paiement régulier des salaires.
La coordination stratégique de cette opération a été confiée à la Première ministre Judith Suminwa, avec l’appui de l’Inspection générale des finances et des services de contrôle concernés.
L’IGF a déjà relevé des anomalies à approfondir
En juin, la Primature avait annoncé l’achèvement de la première phase de l’audit, consacrée à l’analyse des états liquidatifs.
L’Inspection générale des finances devait ensuite poursuivre le travail directement auprès des services chargés de la gestion du personnel afin de comprendre l’origine des écarts et incohérences observés.
L’IGF avait notamment plaidé pour une gestion plus unifiée de la paie, considérant que la multiplicité des intervenants et l’absence d’une plateforme commune contribuent aux difficultés rencontrées dans le contrôle des effectifs et des rémunérations.
Le rapport définitif de cette opération doit donc permettre de mieux distinguer les agents régulièrement engagés et effectivement en service des situations irrégulières susceptibles d’alourdir artificiellement la masse salariale.
Priorité annoncée aux agents situés au bas de l’échelle
Dans la vision exposée par Adolphe Muzito, les économies issues de l’assainissement ne doivent pas seulement servir à réduire les dépenses. Elles devraient aussi contribuer à corriger les disparités de rémunération.
Le ministre du Budget défend ainsi une amélioration progressive des revenus « du bas vers le haut », en donnant la priorité aux catégories d’agents qui disposent aujourd’hui des rémunérations les plus faibles.
Cette orientation rejoint les discussions engagées dans le cadre du budget 2027 entre les ministères du Budget et de la Fonction publique sur l’inclusion salariale, les nouvelles prises en charge et la maîtrise de la masse salariale.
Le défi sera néanmoins de concilier cette revalorisation avec les contraintes budgétaires. Une augmentation durable des rémunérations suppose que l’État dispose de ressources suffisamment prévisibles pour les financer sur plusieurs exercices.
Les hauts salaires également dans le viseur de la réforme
Adolphe Muzito a parallèlement défendu une meilleure maîtrise des rémunérations accordées aux hauts responsables de l’administration.
L’idée avancée est de réduire les écarts excessifs entre le sommet et la base de la pyramide salariale, tout en maintenant la masse globale dans des limites compatibles avec les ressources publiques.
Il faudra toutefois attendre les mesures réglementaires, les nouvelles grilles ou les décisions budgétaires correspondantes pour connaître précisément les catégories concernées, les éventuels plafonds et leur calendrier d’application.
Une distinction est également nécessaire entre salaire de base, primes permanentes, primes spécifiques, indemnités et autres avantages, qui ne relèvent pas toujours des mêmes mécanismes administratifs.
Des personnes payées sans travailler : l’autre chantier
Le deuxième problème soulevé par le ministre du Budget concerne les effectifs eux-mêmes.
Le gouvernement veut déterminer si toutes les personnes figurant dans les fichiers de paie occupent effectivement un poste, remplissent les conditions administratives nécessaires et fournissent le service correspondant à la rémunération versée.
Parallèlement, certains agents exercent depuis plusieurs années sans bénéficier d’une prise en charge complète ou attendent l’application de barèmes et primes déjà reconnus par leur administration.
C’est ce double phénomène que l’exécutif souhaite corriger : éviter de payer des effectifs injustifiés tout en intégrant plus correctement les agents réellement actifs.
Un problème de répartition des effectifs
Adolphe Muzito a également pointé une autre contradiction : certaines administrations disposent d’un nombre important d’agents alors que d’autres services, notamment dans certaines parties du pays, restent sous-administrés.
Pour le VPM, la réforme ne doit donc pas seulement supprimer les irrégularités. Elle doit permettre de savoir où travaillent réellement les agents et de mieux répartir les ressources humaines selon les besoins des différentes administrations.
Cette question implique directement le ministère de la Fonction publique, chargé de la gestion administrative des agents et de la régularité des effectifs.
Des recrutements sectoriels à mieux encadrer
Le gouvernement souhaite également mieux contrôler les nouveaux recrutements effectués par les ministères sectoriels.
Selon Muzito, les besoins en personnel devraient être déterminés à partir des organigrammes officiellement approuvés et coordonnés avec la Fonction publique avant leur prise en charge budgétaire.
Le ministre a notamment évoqué les situations où des agents sont recrutés par des structures sectorielles avant que leur intégration administrative et leur financement ne soient complètement réglés.
Ce type de décalage contribue à créer des agents non payés ou à exercer une pression supplémentaire sur l’enveloppe salariale lorsque leur régularisation intervient plusieurs mois ou années plus tard.
La masse salariale, un enjeu majeur pour le budget de l’État
L’assainissement intervient dans un contexte où les dépenses de rémunération constituent l’une des principales charges récurrentes du budget congolais.
Les orientations budgétaires du gouvernement pour la période 2026-2028 prévoient de poursuivre l’identification biométrique des agents, l’assainissement du fichier des ressources humaines et de la paie ainsi qu’une meilleure maîtrise de l’enveloppe globale des rémunérations.
Pour l’exécutif, toute amélioration salariale importante devra donc être accompagnée soit d’économies sur d’autres composantes de la masse salariale, soit d’une augmentation suffisamment solide des recettes de l’État.
Le véritable test viendra des résultats de l’audit
L’enjeu dépasse finalement les annonces de principe. Les conclusions définitives de l’audit devront préciser l’ampleur réelle des anomalies, leur coût pour le Trésor et les administrations dans lesquelles elles sont concentrées.
Elles devront également montrer combien d’agents effectivement en service attendent encore une prise en charge correcte et quelles économies peuvent être dégagées sans fragiliser les services publics.
La Primature avait confirmé en juin que les premières conclusions de l’IGF restaient provisoires et que les investigations de terrain devaient se poursuivre avant la production du rapport final.
Ce rapport sera déterminant pour mesurer si la réforme promise permettra réellement d’atteindre le double objectif affiché : payer correctement ceux qui travaillent et empêcher que les ressources publiques continuent d’être affectées à des rémunérations qui ne correspondent pas à un service effectivement rendu.



Commentaires