Washington veut maintenir la pression sur Kigali sans fermer la porte à une normalisation. Interrogé en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies à New York, Massad Boulos a défendu les sanctions américaines prises contre les Forces de défense rwandaises (RDF), tout en soulignant leur caractère potentiellement réversible.
Le conseiller principal de Donald Trump pour les affaires africaines estime que la suite dépendra du comportement de Kigali et de l’application des engagements pris dans le cadre du processus de paix avec la République démocratique du Congo.
Son message combine ainsi deux éléments : maintenir un coût politique et financier lorsque Washington estime qu’un engagement n’est pas respecté, mais laisser ouverte la possibilité d’un allègement des mesures si la situation évolue.
La ligne américaine : les sanctions ne sont pas présentées comme une fin en soi. Washington les utilise comme un instrument de pression destiné à favoriser l’application des engagements sécuritaires conclus entre la RDC et le Rwanda.
Uvira, le point de rupture retenu par Washington
La principale série de sanctions évoquée par Massad Boulos remonte au 2 mars 2026. Le département américain du Trésor avait alors placé sous sanctions les Forces de défense rwandaises ainsi que quatre de leurs hauts responsables.
Washington avait directement relié cette décision à la situation dans l’Est de la RDC et à ce qu’il considérait comme des violations des Accords de Washington.
Quelques jours après la cérémonie du 4 décembre 2025 à Washington, au cours de laquelle Félix Tshisekedi et Paul Kagame avaient signé les Accords de Washington pour la paix et la prospérité sous l’égide de Donald Trump, l’AFC/M23 avait pris Uvira, dans le Sud-Kivu.
Le Trésor américain avait affirmé que les RDF continuaient de soutenir, former et combattre aux côtés du M23. Kigali rejette cette présentation du conflit et soutient que ses mesures de défense répondent notamment à la menace posée par les FDLR et au non-respect, selon lui, des engagements congolais.
Des sanctions ciblées, et non un embargo général contre le Rwanda
Il convient de préciser la portée des mesures américaines. Les sanctions du 2 mars ne constituent pas un embargo économique global contre l’État rwandais.
Elles ciblent les Forces de défense rwandaises ainsi que quatre hauts responsables militaires : Vincent Nyakarundi, Ruki Karusisi, Mubarakh Muganga et Stanislas Gashugi.
Les avoirs relevant de la juridiction américaine des personnes et entités désignées sont bloqués et les transactions impliquant ces personnes sont, sauf autorisation, soumises aux interdictions prévues par le régime américain de sanctions.
Le Trésor américain avait alors demandé le retrait des troupes, armes et équipements des RDF de l’Est de la RDC.
Pour Boulos, ces mesures peuvent être réexaminées
Face aux critiques rwandaises accusant Washington d’appliquer une politique déséquilibrée, Massad Boulos défend la logique américaine.
Dans son entretien à France 24, il explique en substance que les sanctions peuvent être retirées si les motifs qui les ont justifiées disparaissent et si les engagements attendus sont respectés.
Cette position confirme leur fonction politique : Washington cherche moins à isoler définitivement Kigali qu’à créer un mécanisme de pression et d’incitation autour de l’application des accords.
Une levée ne serait toutefois pas automatique. Elle dépendrait d’une décision de l’administration américaine et de son appréciation de l’évolution de la situation sur le terrain.
Kigali dénonce depuis mars une approche « unilatérale »
Le gouvernement rwandais avait rejeté les sanctions dès leur annonce.
Dans une déclaration officielle du 2 mars, Kigali les avait qualifiées de mesures injustement dirigées contre une seule partie au processus de paix. Le Rwanda soutient que les obligations prévues par les accords concernent simultanément les deux pays.
Les autorités rwandaises reprochent notamment à Kinshasa de ne pas avoir suffisamment avancé dans la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), groupe armé présent dans l’Est congolais.
Kigali affirme que la levée de ses « mesures défensives » doit aller de pair avec l’exécution des engagements congolais concernant les FDLR.
Washington ne reprend pas entièrement cette lecture, mais reconnaît lui aussi que les obligations ne concernent pas uniquement le Rwanda.
Washington adresse également des reproches à Kinshasa
En juin, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, Massad Boulos avait explicitement estimé que les deux gouvernements accusaient des retards dans l’application de leurs engagements.
Il avait reproché au Rwanda de ne pas avoir suffisamment avancé dans le désengagement de ses forces et de continuer à soutenir le M23. Mais il avait aussi estimé que la RDC n’avait pas suffisamment progressé dans la neutralisation des FDLR dans les zones concernées.
Cette position est importante pour comprendre la diplomatie américaine : les sanctions prises jusqu’ici ont fortement visé des acteurs rwandais et des réseaux liés au M23, mais Washington continue de demander à Kinshasa de remplir ses propres obligations sécuritaires.
Une deuxième série de sanctions liée aux minerais
La pression américaine sur Kigali ne s’est pas limitée au volet militaire.
Le 25 juin, le Trésor américain a également sanctionné Gasabo Gold Refinery, une raffinerie basée au Rwanda, ainsi qu’un réseau de sociétés et de personnes que Washington accuse d’avoir travaillé en coordination avec le M23 pour faire sortir illégalement de l’or de l’Est de la RDC vers le Rwanda.
Cette deuxième séquence montre que l’administration Trump relie désormais le processus de paix à la question des circuits économiques et miniers qui alimentent le conflit.
Elle intervient alors que les Accords de Washington comportent également un volet d’intégration économique régionale et de transparence dans les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.
Washington et Doha : deux processus différents mais complémentaires
Massad Boulos rejette également l’idée selon laquelle l’existence de plusieurs médiations créerait une concurrence entre processus diplomatiques.
Pour Washington, les négociations menées aux États-Unis et celles conduites sous médiation qatarie à Doha répondent à deux dimensions différentes du même conflit.
Le processus de Washington concerne principalement les engagements interétatiques entre la RDC et le Rwanda : sécurité régionale, neutralisation des FDLR, désengagement des forces ou levée des mesures défensives, mécanismes de vérification et coopération économique.
Le processus de Doha traite directement du différend entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23.
Le M23 n’étant pas partie à l’accord bilatéral RDC-Rwanda, Washington considère qu’un règlement durable nécessite également un accord sur ce deuxième front.
Une complémentarité déjà inscrite dans le processus
Cette articulation n’est pas nouvelle. Dès le lancement du processus, les textes négociés à Washington faisaient référence aux discussions entre Kinshasa et l’AFC/M23 sous médiation du Qatar.
Les États-Unis ont également soutenu plusieurs étapes du processus de Doha et salué les avancées enregistrées dans les mécanismes de cessez-le-feu, d’échange de prisonniers et de suivi des engagements.
En août, Massad Boulos avait notamment salué de nouveaux progrès à l’issue de discussions impliquant Kinshasa et l’AFC/M23.
L’objectif américain consiste donc à éviter qu’un accord entre la RDC et le Rwanda reste sans effet sur le conflit avec l’AFC/M23, ou qu’un compromis à Doha ne laisse sans réponse les tensions sécuritaires directes entre Kinshasa et Kigali.
Des mécanismes qui progressent plus vite que la situation sur le terrain
Le principal défi reste toutefois l’écart entre les dispositifs diplomatiques et la réalité militaire.
Malgré les réunions du Mécanisme conjoint de coordination de la sécurité, les discussions à Doha et la mise en place progressive de mécanismes de vérification, des affrontements continuent d’être signalés dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
Kinshasa et Kigali continuent également de s’opposer sur la séquence d’application de leurs obligations respectives.
La RDC insiste sur le retrait des forces rwandaises et la fin du soutien à l’AFC/M23. Le Rwanda affirme, de son côté, que ses préoccupations sécuritaires ne peuvent être dissociées de la neutralisation des FDLR.
Les mécanismes de Washington prévoient précisément que ces deux volets soient coordonnés, mais leur mise en œuvre demeure source de divergences.
Les sanctions comme instrument de vérification politique
Les propos de Massad Boulos apportent ainsi une précision importante sur la stratégie américaine : les sanctions peuvent être renforcées, maintenues ou éventuellement allégées en fonction de l’évolution du comportement des acteurs concernés.
Elles ne remplacent pas les négociations. Washington les présente plutôt comme un moyen de donner un coût au non-respect des engagements négociés.
La véritable question devient donc celle des critères sur lesquels les États-Unis jugeront qu’un changement suffisant s’est produit pour envisager une levée des mesures.
Le retrait vérifiable des forces, la cessation du soutien à l’AFC/M23 et les progrès dans l’application des mécanismes de sécurité figurent parmi les éléments régulièrement mis en avant par Washington.
Une ouverture sous conditions, pas un changement de position
En laissant entrevoir la possibilité d’une levée des sanctions, Massad Boulos ne retire donc pas les reproches formulés précédemment contre Kigali.
Il indique plutôt qu’une voie de sortie reste ouverte si les engagements sont exécutés de manière jugée satisfaisante.
La position américaine combine ainsi pression et négociation : sanctions d’un côté, poursuite du dialogue avec Kigali de l’autre, tout en maintenant le processus parallèle entre Kinshasa et l’AFC/M23.
Pour la diplomatie américaine, la paix dans l’Est de la RDC dépend finalement de l’avancement simultané de ces différents dossiers. Le processus de Washington ne peut régler seul le contentieux entre Kinshasa et l’AFC/M23, tandis que Doha ne peut, à lui seul, résoudre les questions sécuritaires entre la RDC et le Rwanda.
C’est cette architecture que Massad Boulos continue de défendre : plusieurs mécanismes, mais un même objectif de désescalade, avec des sanctions susceptibles d’évoluer selon le respect vérifiable des engagements pris.



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